L’empowerment au crible des différentes sciences | SCBS

L’empowerment au crible des différentes sciences

L’empowerment, anglicisme employé dans une littérature pluridisciplinaire en sciences politiques, sociologie et psychologie, met en exergue, dans des contextes variés, la prise de pouvoir des groupes défavorisés pour rétablir l’équilibre des forces comme les politiques menées pour le favoriser. Le consumer empowerment tire sa source de l’importation du concept d’empowerment en marketing. L’article marketing séminal de Wathieu, Brenner, Carmon et al., (2002) en pose les fondements théoriques. Les années 2000 ouvrent ainsi la voie à une littérature éclectique sur le champ et un intérêt certain de la part de la communauté scientifique pour en cerner les contours, comme en atteste le numéro spécial sur l’empowerment de 2006 de l’European Journal of Marketing, et de manière plus récente l'ouvrage collectif « Customer empowerment : What and Why ? » (Meyer-Waarden, Geyer-Schulz et al., 2014). Cette littérature marketing souligne la complexité du concept qui se réfère tant aux stratégies managériales collaboratives dans le cadre de développement de nouveaux produits qu’aux pratiques de résistance des consommateurs à l’égard des pratiques marketing (Cova et Cova, 2009 ; Denegri-Knott, Zwick et Schroeder, 2006). Nous proposons de dresser une conceptualisation du concept d’empowerment dans les sciences humaines et sociales, elle est exposée subséquemment.

Le consumer empowerment et ses facettes

L’empowerment est un anglicisme qui a été mobilisé dans différentes disciplines à la fois en sciences politiques (Redley et Weinberg, 2007), en psychologies humaine et sociale (Batifoulier, Domin et Gadreau, 2008), et en sciences de gestion (Nord et Doherty, 1996 ; Wathieu, Brenner, Carmon et al., 2002), faisant l’objet de différentes acceptions et définitions dans la littérature (Rappaport, Swift et Hess, 1984). L’article séminal de Lincoln, Ackers, Travers et al., (2002) retrace l’étymologie de ce concept afin d’en comprendre les acceptions polysémiques qui s’y rattachent. Le terme empowerment, apparu tardivement au XIXème siècle, est issu lui-même du verbe « to empower », plus ancien, mobilisé en Grande Bretagne au milieu du XVIIème siècle par la sphère juridique (The American Heritage Dictionary of English Language, 2000). Le verbe « to empower » s’entoure de trois usages différents. Il fait référence communément à l’acte d’ (de) : 1. Autoriser ; 2. Conférer du pouvoir dans un but donné ; 3. Prendre le pouvoir sur (Lincoln, Ackers, Travers et al., 2002). L’empowerment peine à endosser une traduction française sur laquelle s’accordent les chercheurs. Ainsi, on retrouve dans la littérature une multitude de traductions du concept. L’appropriation ou l’appropriation psychosociale (1) consiste en la traduction la plus utilisée du concept, elle rejoint à la fois la capacité de prise en charge du changement par les personnes elles-mêmes et l’acquisition de ressources. L’habilitation (2) (Lord, 1991 ; Lord et Mc Killop-Farlow, 1990) est l’expression retenue par l’Office de la Langue Française pour traduire le terme empowerment. L’habilitation est originaire du latin « abilitare » qui veut dire rendre apte. L’habilitation englobe les processus de transfert de connaissances et de compétences. Le pouvoir ou le pouvoir d’influence (3) consiste en la dernière acception de l’empowerment qui présente l’empowerment comme la transformation du rapport de force entre les différents sous-groupes composant la société afin de modifier les pratiques de partage des ressources collectives. Si l’on confronte les différentes acceptions du verbe « to empower », et ses traductions françaises, l’empowerment se définit dès lors au moyen des trois facettes qui le caractérisent : 1. l’action de délégation de pouvoir par une autorité; 2. l’action de prise de pouvoir dans l’optique d’atteindre une finalité donnée ; 3. l’état subjectif et l’expérience issus de cette délégation/prise de pouvoir.

Au regard de la définition adoptée, la double nature du concept d’empowerment se dégage : il est à la fois un processus et un état subjectif (Anderson, 1996 ; Gibson, 1991 ; Rappaport, 1987). En tant que processus, l’empowerment renvoie aux dynamiques par lesquelles, les individus détiennent, par processus de délégation ou de prise de pouvoir, plus d’autorité, de compétences, de connaissances, ainsi qu’à l’ensemble des étapes nécessaires à l’aboutissement d’une finalité poursuivie par l’acteur. Les travaux pluridisciplinaires, qui s’inscrivent dans cette approche, adoptent une lecture substantialiste du pouvoir, comme une entité divisible qui peut être possédée par un agent au détriment d’un autre (Lincoln et al., 2002). L’empowerment, en tant qu’expérience subjective, fait référence à une conception plus subjective liée à la perception et l’expérience de chacun selon lesquelles l’acteur a le pouvoir de contrôler, de comprendre et de maîtriser son environnement.

Nous montrons subséquemment comment une lecture synoptique de la littérature pluridisciplinaire permet d’éclairer notre compréhension des trois facettes de l’empowerment, légitimant par là même une conceptualisation inclusive de l’empowerment intégrant les trois facettes identifiées.

L’empowerment, comme processus de délégation de pouvoir

Les chercheurs en sciences politiques et sociologie partent du constat que l’empowerment apparaît dans le cadre d’un pouvoir inégalement réparti chez les catégories les plus défavorisées (les femmes, les pauvres, les personnes à handicap ou les minorités ethniques et sociales), mettant en avant les inégalités sociales et économiques entre ces groupes (Cornwall et Brock, 2005 ; Simon, 1994). L’empowerment devient dès lors une référence qui guide l’intervention sociale auprès des populations marginalisées et pauvres depuis plusieurs décennies aux États-Unis (Simon, 1994), permettant une délégation de pouvoir de l’état envers les communautés locales et les citoyens. Dans le domaine de la politique publique européenne, des travaux ont notamment tenté de rendre compte des directives mises en place par les institutions européennes (Brennan et Coppack, 2008 ; Huttunen et Wahlen, 2012), ces dernières se fixent pour objectif d’assurer l’accès des consommateurs au plus grand choix par le biais de l’éducation et de l’information. L’ouvrage de philosophie politique de l’économiste Sen (2009) conduit notamment à repenser la responsabilité de l’Etat et des institutions à l’égard des inégalités et de la justice sociale. Son approche par les « capabilités » vise ainsi à discuter l’action des institutions pour réduire les inégalités de moyens et de compétences, en étudiant le cas plus spécifique des personnes à handicap.

Dans un contexte de mise en lumière des difficultés ressenties par les personnes à handicap et les personnes à addiction, les travaux en psychologie communautaire ont démontré l’intérêt des systèmes collaboratifs pour accroître l’empowerment des patients (Rappaport, 1981, 1987 ; Rappaport et Zimmerman, 1988). S’intéressant aux rapports entre collaborateurs en entreprise, les travaux en sciences du management corroborent également l’intérêt de ces systèmes collaboratifs en soulignant les bénéfices inhérents à la décentralisation de l’autorité du « top management » vers les employés (Fock, Hui, Au et al., 2013 ; Mills et Ungson, 2003) et du meilleur accès aux ressources et à l’information par les subordonnés (Bowen et Lawler, 1995 ; Rothstein, 1995).

L'empowerment, comme processus de prise de pouvoir

L’empowerment, comme processus de prise de pouvoir met en lumière le rôle des révolutions et la prise de pouvoir des individus pour réduire les inégalités sociales entre les classes (Woetzel, 1989). Dès le début du XXème siècle, les militants politiques de l’action collective (Freire, Arendt, à titre illustratif) ont participé à l’émergence des principes d’autonomisation et de prise en main collective des opprimés. Dans son ouvrage « On Revolution » (1965), Arendt explique que le pouvoir des individus provient des liens qu’ils tissent avec le groupe, débouchant sur des mouvements de révolte spontanés et naturels. L’action éducative de Freire (1970, 1982) met notamment l'accent sur les moyens mis en place pour se libérer des mécanismes d'oppression, au service des classes dominantes, intégrés à la structure sociale. La littérature en sociologie politique s’est particulièrement intéressée aux minorités sociales et raciales (Banducci, Donovan et Karp, 2004 ; Gilliam, 1996 ; Jeong, 2013), et plus spécifiquement à la communauté des noirs américains, et aux processus par lesquels ces minorités peuvent être amenées à mieux s’intégrer dans le tissu social et développer une conscience de leurs valeurs personnelle et sociale (Solomon, 1976).

La littérature sociologique féministe quant à elle a longuement documenté la domination masculine et l’abus de pouvoir exercé par les hommes envers les femmes dans un cadre familial ou dans un environnement de travail. Au regard des violences physiques et symboliques infligées aux femmes, cette littérature insiste sur la prise de pouvoir des femmes par des actes individuels de résistance et/ou des actions collectives pour rétablir l’équilibre des forces (Bookman et Morgen, 1988 ; Hall, 1992 ; Holland, Ramazanoglu, Scott et al., 1991).

L’empowerment, comme expérience subjective

L’empowerment comme expérience subjective, renommé « empowerment psychologique », a été particulièrement étudié par les travaux en management, puis emprunté à cette littérature par l’article marketing fondateur de Wathieu, Brenner, Carmon et al., (2002). L’empowerment psychologique a ainsi été défini comme une expérience subjective, un état psychologique propre à l’individu issu de la perception qu’il a de pouvoir contrôler ses actions et son travail, d’avoir la capacité de bien faire son travail, d’avoir un impact sur son environnement, et de donner du sens à son travail (Conger et Kanungo, 1988 ; Spreitzer, 1995 ; Thomas et Velthouse, 1990). Les travaux en management ont tout d’abord tenté de définir et mesurer le concept (Conger et Kanungo, 1988 ; Spreitzer, 1995 ; Thomas et Velthouse, 1990). Spreitzer (1995) a ainsi développé une mesure multidimensionnelle de l’empowerment psychologique qui se compose de quatre cognitions :

  • 1. La signification ( « meaning » ) fait référence au poids donné à une tâche spécifique par l’individu au regard de ses objectifs et de ses croyances ;
  • 2. La compétence décrit les croyances de l’individu au regard de sa capacité à réaliser correctement les activités qui lui sont assignées ;
  • 3. La détermination de soi ( « self-determination » ) reflète le sentiment d’être libre de choisir les activités et les méthodes de travail les plus appropriées pour réaliser un objectif dans son organisation ;
  • 4. L’impact est le degré selon lequel les individus pensent que leurs actions influent sur les résultats organisationnels.

L’empowerment psychologique n’est pas défini comme un trait de personnalité transférable d’une situation à une autre mais comme un état psychologique qui est influencé par l’environnement de travail. (Spreitzer, 1995 ; Ergeneli, Saglam Ari et Metin, 2007). La nature des sentiments qui accompagnent l’expérience d’empowerment fait débat parmi les chercheurs. Cependant, ils s’accordent à avancer que se sentir efficace, se sentir en position de contrôle et se sentir influant composent le sentiment d'empowerment (Spreitzer, 1995 ; Ergeneli, Saglam Ari et Metin, 2007).

S’appuyant sur les premières théorisations de l’empowerment psychologique (Conger et Kanungo, 1988 ; Thomas et Velthouse, 1990 ; Spreitzer, 1995), les travaux en management se sont attelés à définir un modèle conceptuel (Koberg, Boss et Senjem, 1999 ; Maynard, Gilson, Mathieu et al., 2012) permettant de mieux cerner les antécédents (i.e.,  les caractéristiques individuelles et celles de l’équipe, le design du travail, le leadership, le support organisationnel) et les conséquences de l’empowerment (i.e., le bien-être de l’employé, les performances individuelle et organisationnelle) (Seibert, Silver et Randolph, 2004 ; Spreitzer, Kizilos et Nason, 1997 ; Thomas et Tymon, 1994).

En résumé, au-delà de l’objet d’étude, des éléments de contexte et de niveaux d’analyse adoptés (individuel, organisationnel, ou communautaire) (Schulz, Israel, Zimmerman et al., 1995 ; Zimmerman, 1995) propres aux disciplines mobilisées, l’examen de l’empowerment montre qu’il se définit tant comme un processus de délégation et/ou de prise de pouvoir que comme un état subjectif expérientiel.

L’empowerment au crible des différentes sciences par Hajer Bachouche
Auteur: 
Hajer Bachouche