Interview de Pierre Bentata à l’occasion de la sortie de son troisième livre ! | SCBS

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Interview de Pierre Bentata à l’occasion de la sortie de son troisième livre !

L'Aube des idoles : interview de Pierre Bentata à l’occasion de la sortie de son troisième livre !
Passage de Pierre Bentata, enseignant-chercheur de SCBS, sur BFM Business !
SCBS - Groupe ESC Troyes

Pierre Bentata est enseignant-chercheur à SCBS (South Champagne Business School) depuis 2015. Dans le département Finance, Économie et Droit de notre Faculté, il enseigne notamment la microéconomie et les problèmes économiques contemporains. Il est aussi l’auteur de trois ouvrages :

  • Des Jeunes sans Histoire (2016), un essai sur la situation politique et sociale dans les pays occidentaux ;
  • Les désillusions de la Liberté (2017), un essai revenant sur les liens entre histoire, religion et philosophie ;
  • Et le petit dernier L’Aube des idoles (2019).

Le résumé de l’éditeur (Les Éditions de l’Observatoire) est très alléchant : face au retour des croyances, idéologies et fake news en tout genre, Pierre Bentata convoque Nietzsche, Freud, Aron et Rosset pour un voyage palpitant à la recherche de la raison perdue.

Vous pourrez retrouver à la toute fin de cet article un résumé complet et plus détaillé. Mais avant, nous avons interrogé Pierre sur ses ambitions, ses envies, les liens avec son rôle d’enseignant-chercheur au moment de la sortie de ce livre…

SCBS : Pourquoi avoir eu envie d’écrire un troisième ouvrage ?

Pierre Bentata : « Pour être honnête, c'est l'actualité qui me l'a un peu imposé. Je passe beaucoup (trop) de temps sur les réseaux sociaux et les sites d'information continue et je me suis aperçu que, quel que soit le sujet traité, il donnait inévitablement lieu à d'innombrables interprétations qui avaient toutes pour vocation de confirmer une opinion préexistante. A bien y regarder, tout événement sur les réseaux sociaux fait l'objet d'interminables débats. Et c'est aussi vrai s'agissant des discussions en famille ou entre amis. En fait, j'ai écrit ce livre pour comprendre pourquoi nous ne parvenons pas à nous mettre d'accord sur la plupart des sujets politiques, sociaux, économiques ou éthiques. »

SCBS : Ce troisième ouvrage, est-ce la « suite » des deux premiers ?

Pierre Bentata : « On peut dire que c'est un peu la suite des "Désillusions de la liberté". Dans cet ouvrage, je recherchais les raisons d'un développement simultané du fondamentalisme religieux, du nationalisme et du transhumanisme. J'essayais d'en dégager les caractéristiques et j'observais que derrière leurs différences, ces trois idéologies étaient des réactions à un même dilemme lié à la globalisation : avec la globalisation, les hommes sont de plus en plus libres mais cette liberté s’accompagne d'une perte de souveraineté individuelle et politique. Face à cela, ces trois idéologies proposent de résoudre le dilemme, soit en abandonnant toute liberté soit en postulant qu'une liberté absolue sera la clé du bonheur.

Il y avait donc déjà l'idée que certaines idéologies politiques, comme le transhumanisme ou le nationalisme, s'apparentent à des religions au sens strict. Dans "L'aube des idoles", j'ai tenté d'approfondir et de développer cette intuition. Ma thèse initiale est que si toutes les idéologies politiques - communisme, écologisme, libéralisme, antispécisme, théorie du genre, nationalisme, transhumanisme etc.- revendiquent une approche scientifique, il est impossible qu'elles soient en désaccord sur l'analyse des faits, sauf à interpréter les faits, c'est-à-dire à s'éloigner du réel pour lui substituer un monde imaginaire. Et c'est bien ce qu'on voit au quotidien.

L'actualité fourmille malheureusement d'exemples d'hommes politiques ou d'intellectuels qui parviennent à débattre des heures durant de l'existence même d'un fait et de ses conséquences. Le cas de la croissance est typique. Chaque fois que l'Insee publie le taux de croissance trimestriel ou annuel, des discussions sans fins s'ensuivent. Si le taux est de 2%, les uns considèrent que c'est la preuve d'une crise imminente, d'autres que c'est le signe de la reprise, certains félicitent le gouvernement actuel, d'autres le gouvernement passé et d'autres encore rappellent que c'est grâce au secteur privé et qu'un taux trop faible est de la faute du public. Et puis, il y a ceux qui se réjouissent et ceux qui se lamentent car selon eux plus de croissance, c'est aussi davantage de production donc de pollution… Et tous les sujets fonctionnent à l'identique, même la discrimination : qu'on annonce une baisse des discriminations, et certains diront que c'est la preuve que les personnes discriminées se sont fondues dans le moule des discriminants au point de faire disparaître leurs particularismes, si bien que moins de discriminations signifie plus de discriminations !

Comprendre comment nous en arrivons à interpréter la réalité de façons si diverses, au point de nier les faits mêmes, c'est cela qui m'a intéressé dans ce livre et en étudiant l'ensemble des idéologies dominantes aujourd'hui, il constitue un élargissement et une systématisation de certaines analyses des livres précédents. »

SCBS : Comment résumer ton livre en deux phrases ?

Pierre Bentata : « En deux phrases : la réalité n'a pas de sens mais l'Homme est programmé pour lui en donner. De là l'invention d'idéologies qui couvrent la réalité d'un voile pour que les hommes puissent se soumettre au fantasme d'un monde idéal et signifiant.

S'il faut un peut développer et pour revenir sur ce que je disais plus tôt, il s'agit d'expliquer que nous ne sommes d'accord sur rien parce que nous ne regardons le monde tel qu'il est mais l’observons uniquement à travers le filtre d'idéologies qui sont une grille de lecture des phénomènes mais aussi une source de sens. Or, parce qu'elles donnent du sens aux choses et aux événements, nos idéologies finissent par l'emporter sur le réel. Lorsque la réalité démontre le caractère incomplet ou faux de nos croyances, nous préférons nier la réalité. Bien sûr, cette stratégie n'est pas explicite sans quoi personne n'adhérerait volontairement à ces idéologies. Pour être convaincante et efficace, l'idéologie doit remplir certaines conditions que j'explique dans le livre et dont la principale est la capacité à considérer qu'un autre monde est possible, un monde parfait qui adviendra si l'on se conforme aux règles que l'idéal en question propose. En ce sens, toutes les idéologies actuelles sont religieuses et font de nous des croyants. »

SCBS : Quels liens peux-tu faire entre ton rôle d’enseignant chercheur et ce livre ?

Pierre Bentata : « Le lien est particulièrement fort et assez évident. Tous les ans, je suis confronté en classe à ces formes de croyances qui finissent par nier la réalité. Il y a un nombre croissant d'étudiants qui considèrent que la vérité n'existe pas, que tous les points de vue se valent, que la science est une opinion comme les autres ou encore qu'une théorie scientifique communément acceptée relève d'une forme de complot qui aurait réussi. En faisant la généalogie de ces réactions vis-à-vis du réel, je poursuis le travail que j'effectue en cours. Je peux développer davantage les arguments philosophiques et anthropologiques, je reviens sur l'histoire des sciences et les découvertes de la psychologie, mais au fond, je ne fais rien d'autre que ce que je fais déjà en cours. Seule change la forme. »

SCBS : Le « réel » dont tu parles, quel est-il ? Comment justement « se réconcilier » avec le réel dont tu parles ?

Pierre Bentata : « Je ne peux pas le définir et c'est bien là toute la tragédie ! Je n'essaye pas de me défiler, mais je serais bien en peine de définir le réel en quelques lignes. Je reprendrais simplement quelques expressions de Clément Rosset pour donner une idée de ce qu'est le réel : c'est "l'existence dépouillée de ses atours, ramenée au seul fait qu'elle existe, de manière autonome, autosuffisante et autarcique", un "être unilatéral dont le complément en miroir n'existe pas". Le réel est le seul endroit qui n'ait pas d'envers à partir duquel on pourrait le juger, le comparer, l'analyser. Ainsi, en soi, le réel ne dit rien, il ne signifie rien, ou plutôt il est déjà trop plein de sens pour lui-même pour pouvoir signifier quoi que ce soit pour nous. Et cela nous donne le sentiment qu'il est "en trop" car il n'a aucun besoin de nous et ne s'adresse même pas à nous.

Toute la tragédie est là : nous sommes des machines à créer du sens dans un monde qui en est dépourvu, et nous percevons bien l'absurdité de la chose. Aussi, nous préférons souvent nous illusionner pour rendre nos existences plus supportables. Pourtant, je prétends qu'il y a encore un moyen d'éprouver une jubilation totale de cet état de fait, à condition de le prendre pour acquis, c'est-à-dire de vivre avec le réel, dans la simple joie de l'existence même des choses. A cet égard, André Comte-Sponville dit avec une grande lucidité qu'il faut "regretter un peu moins, espérer un moins et aimer un peu plus". C'est l'idée que je défends à suite de Rosset et que l'on peut définir, en le paraphrasant, par cette maxime : "sois l'ami du présent, la joie te sera donnée par surcroît". »

SCBS : As-tu d’autres projets d’écriture ? Si oui, sur quelles thématiques ?

Pierre Bentata : « Je ne sais pas encore très bien quelle forme prendra le prochain livre, mais j'ai le sentiment de ne pas en avoir fini avec la croyance et la question du sens dans les sociétés modernes. Je pense que je vais travailler en profondeur sur l'idéologie écologiste, car elle me semble pleine de vigueur et particulièrement proche des religions dans son approche de l'Homme et de son rapport au monde. »

SCBS : Un message à adresser à nos étudiants ? Nos Alumni ?

Pierre Bentata : « Seulement deux choses : rappelez-vous que la vérité existe mais que dès que vous pensez la détenir vous êtes sous l'influence d'une illusion. »

Un grand merci à Pierre pour sa disponibilité lors de cette interview ! Cet essai lui a valu de nombreuses sollicitations de la part de différents médias : Atlantico, Sud Radio, BFM Business, RCJ... Pour retrouver les émissions ou articles, il vous suffit de cliquer sur le nom du média.

Enfin comme promis, découvrez le résumé détaille de « L’Aube des idoles », son troisième ouvrage.

Notre époque est totalement religieuse. Chaque débat, chaque idéologie, chaque conception sociale revêt les habits de la croyance et de l’existence d’un monde idéal. Raison et débat rationnel semblent avoir déserté les lieux. Nietzsche avait promis leur crépuscule voilà 130 ans, mais les idoles sont de retour, et elles n’ont jamais paru aussi fortes.

Que l’on pense au nationalisme, à l’écologie, au transhumanisme, aux théories de la décroissance, aux partisans de la globalisation, aux théories du genre ou encore au communisme revitalisé, tous ces mouvements partagent aujourd’hui des caractéristiques communes et habituellement réservées aux religions : passé fantasmé, risque imminent d’apocalypse et promesse d’un salut de l’humanité à condition que les hommes se soumettent à des lois qui viendraient d’un arrière-monde, d’un ailleurs.

Ainsi, à l’ère de la raison, de la science et de la technique, les pensées religieuses sont devenues omniprésentes au point de plonger l’époque dans un obscurantisme généralisé. Là où, autrefois, il n’y avait qu’un dieu se trouvent à présent une multitude d’idoles qui, bien que différentes et contradictoires, reposent sur l’idée commune que l’homme est au centre du monde, que ce dernier n’existe que pour et à travers lui, et en conséquence, que l’homme est simultanément coupable de tous les maux du présent et responsable de l’avenir de toute chose. De telles idoles sont nécessairement porteuses de frustration, de mal-être et de conflit. Pourtant, elles semblent destinées à survivre et à se développer, tant elles répondent à des besoins profonds de nier la réalité. Dans cet essai passionnant, Pierre Bentata remonte aux origines de la croyance et dévoile les mécanismes à l’œuvre dans la construction de ces idoles. Ce faisant, il nous invite à accepter notre incapacité à vivre sans illusion pour mieux nous réconcilier avec le réel.